En bref
- Dans une entreprise d’au moins 50 salariés, autoriser ChatGPT, Claude ou une autre IA et en encadrer l’usage par une charte est une introduction de nouvelle technologie : le CSE doit être consulté avant (C. trav., art. L. 2312-8).
- La cour d’appel de Paris l’a confirmé le 21 mai 2026, en maintenant la suspension des outils d’IA d’un groupe de presse.
- Une phase pilote menée depuis plusieurs mois compte déjà comme une mise en œuvre (TJ Nanterre, 14 février 2025).
- À partir du 2 décembre 2027, l’AI Act ajoute une obligation d’informer les représentants du personnel et les salariés avant d’utiliser une IA à haut risque, quelle que soit la taille de l’entreprise.
Vous avez rédigé une charte pour encadrer l’usage de l’IA par vos salariés ? C’est une bonne décision, et c’est justement pour cela qu’elle doit passer par votre comité social et économique (CSE) avant d’être diffusée. Depuis 2025, les juges suspendent les outils d’IA déployés sans consultation préalable, y compris quand l’entreprise présentait le projet comme un simple test ou comme la reconnaissance d’usages déjà installés.
Je recommande donc de traiter l’arrivée de l’IA comme n’importe quel projet d’outil RH : un projet qui se prépare avec les représentants du personnel, au même titre qu’un nouveau SIRH.
Pourquoi une charte IA déclenche la consultation du CSE
Dans les entreprises d’au moins 50 salariés, le CSE est informé et consulté sur l’introduction de nouvelles technologies et sur tout aménagement important modifiant les conditions de travail (C. trav., art. L. 2312-8). Peu importe que l’outil soit gratuit, grand public ou déjà utilisé : ce qui compte, c’est la décision de l’entreprise de l’introduire dans le travail de ses équipes.
Or une charte est précisément cette décision. Elle dit quels outils sont autorisés, pour quelles tâches, avec quelles données. Elle transforme un usage individuel toléré en pratique d’entreprise.
Ce que les juges ont décidé depuis 2025
Une phase pilote vaut mise en œuvre. Le 14 février 2025, le tribunal judiciaire de Nanterre a examiné le cas d’un employeur qui testait des outils d’IA avec une partie de ses salariés depuis plusieurs mois, sans avoir consulté le CSE. L’employeur soutenait que ce pilote n’était qu’une étape préparatoire. Le tribunal a jugé qu’il s’agissait d’une première mise en œuvre et a suspendu le déploiement.
Des logiciels RH avec IA suspendus sous astreinte. Le 29 janvier 2026, le même tribunal a suspendu le déploiement de 2 logiciels de gestion RH intégrant de l’IA, sous astreinte de 500 € par jour de retard. Ces outils remplaçaient un ancien logiciel, mais ils concernaient désormais l’ensemble des salariés et servaient aux entretiens annuels, à l’affectation aux missions, au suivi des compétences et à la formation. Ce changement de périmètre et d’usage suffisait à caractériser l’introduction d’une nouvelle technologie.
Autoriser ChatGPT par une charte, c’est introduire l’outil. Le 21 mai 2026, la cour d’appel de Paris a statué sur le cas d’un groupe de presse qui avait mis un assistant d’IA à disposition de ses rédactions et autorisé ChatGPT, en l’encadrant par une charte, sans consulter le CSE. L’employeur faisait valoir que les journalistes utilisaient déjà ces outils d’eux-mêmes. La cour a jugé que le fait d’autoriser un tel outil et d’en encadrer l’usage constitue une décision d’introduction, a confirmé la suspension et accordé au CSE une provision de 5 000 €.
Tout essai d’IA déclenche-t-il la consultation ?
Non, et c’est une nuance utile. Le 10 février 2026, le tribunal judiciaire de Paris a annulé la décision d’un CSE qui voulait désigner un expert pour une expérimentation de Copilot 365 limitée, fondée sur le volontariat et d’une durée de 4 mois : aucune modification des conditions de travail n’était démontrée.
La ligne est donc claire. Un essai restreint, sans effet démontré sur le travail, ne justifie pas à lui seul une expertise. Mais dès que l’outil est autorisé pour tous, encadré par des règles, ou qu’il touche à l’évaluation, à l’affectation ou à l’organisation du travail, la consultation préalable s’impose. Dans le doute, je conseille de consulter : le risque d’une consultation de trop est un délai, celui d’une consultation manquée est la suspension de l’outil.
Ce que vous risquez en cas de consultation manquée
Le premier risque est opérationnel : un juge peut suspendre l’outil, parfois sous astreinte, alors que vos équipes s’en servent déjà. Revenir en arrière après plusieurs mois d’usage désorganise le travail bien plus qu’une consultation menée au départ.
Le second est pénal : ne pas consulter le CSE quand la loi l’impose peut constituer un délit d’entrave (C. trav., art. L. 2317-1).
Comment associer le CSE sans bloquer le projet
La consultation a un cadre prévisible. En l’absence d’accord sur les délais, le CSE dispose en principe d’un mois pour rendre son avis, 2 mois s’il fait appel à un expert (C. trav., art. R. 2312-6). Pour l’introduction de nouvelles technologies, il peut en effet désigner un expert (art. L. 2315-94), financé à 80 % par l’employeur et à 20 % par le CSE (art. L. 2315-80). Ces délais s’intègrent sans difficulté dans un calendrier de projet, à condition de les prévoir dès le départ.
Voici le dossier que je prépare pour une consultation de ce type :
- La liste des outils concernés, y compris les fonctions d’IA intégrées aux logiciels RH existants (tri de candidatures, aide à la rédaction, analyse des entretiens).
- Les usages autorisés et interdits, et les données qui ne doivent jamais être saisies dans l’outil, notamment les données de paie, de santé et les informations sur les clients.
- Les effets attendus sur le travail : les tâches qui changent, les métiers concernés, le temps libéré ou ajouté.
- La place de la décision humaine : qui relit, qui valide, qui peut contester un résultat produit par l’IA.
- La formation prévue pour les personnes qui utiliseront l’outil.
- Le calendrier, y compris celui du pilote, et le bilan qui sera présenté au CSE à son issue.
Associer le CSE dès la rédaction de la charte évite de découvrir ses objections le jour de l’annonce. C’est aussi le moment de faire remonter ce que les salariés font déjà avec l’IA, souvent sans l’avoir dit à personne.
Et l’AI Act dans tout ça ?
Le règlement européen sur l’IA ajoute une obligation qui vaut pour toutes les entreprises, y compris celles de moins de 50 salariés. Avant de mettre en service une IA à haut risque sur le lieu de travail, l’employeur doit informer les représentants du personnel et les salariés concernés (AI Act, art. 26, § 7). Les outils RH de tri de CV, d’évaluation ou d’aide à la promotion sont classés à haut risque, et cette obligation s’applique à partir du 2 décembre 2027, depuis le report décidé par le règlement « Omnibus IA » de 2026.
J’ai détaillé le calendrier complet et les autres obligations dans mon article sur l’AI Act et les RH. La consultation du CSE, elle, n’attend pas 2027 : elle s’applique déjà.
En trois questions
Faut-il consulter le CSE avant d’autoriser ChatGPT ou Claude dans l’entreprise ? Oui, dans les entreprises d’au moins 50 salariés, dès lors que l’employeur autorise l’outil et en encadre l’usage, par exemple par une charte. La cour d’appel de Paris l’a confirmé le 21 mai 2026.
Une phase de test échappe-t-elle à la consultation ? Pas forcément. Un pilote de plusieurs mois a été jugé comme une mise en œuvre à Nanterre en 2025. Seul un essai limité, volontaire et sans effet démontré sur le travail a été traité différemment par les juges.
Que risque l’entreprise qui ne consulte pas ? La suspension de l’outil, parfois sous astreinte, et un délit d’entrave. Le coût d’un retour en arrière après plusieurs mois d’usage dépasse largement celui d’une consultation menée au départ.
L’arrivée de l’IA dans une entreprise suit les mêmes règles qu’un changement d’outil RH, et elle réussit aux mêmes conditions : j’en parle dans mon article sur le pilotage d’un changement d’outil RH. Une IA déployée avec les représentants du personnel s’installe plus durablement qu’une IA imposée puis suspendue.
Vérifié le 28 septembre 2026.
Sources :
- Code du travail, article L. 2312-8, attributions du CSE dans les entreprises d’au moins 50 salariés, Code du travail numérique
- Code du travail, article R. 2312-6, délais de consultation, Légifrance
- Code du travail, article L. 2315-94, recours à l’expertise, Légifrance
- Code du travail, article L. 2315-80, financement de l’expertise, Légifrance
- Règlement (UE) 2024/1689 (AI Act), texte officiel, EUR-Lex
- Règlement (UE) 2026/1744 (Omnibus IA), EUR-Lex
- Village Justice, « Consultation du CSE et outils d’intelligence artificielle : ce que les juges ont décidé en 2025-2026 »
- Lamy Liaisons, décision du TJ de Nanterre du 14 février 2025
- Kohen Avocats, arrêt de la cour d’appel de Paris du 21 mai 2026
